Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier  par Kandinsky

 

Études d’œuvres

 

Wassili Kandinski est célèbre pour ses peintures, mais son œuvre écrite est d’autant plus passionnante qu’elle est l’origine et la raison d’être de son travail pictural. C’est une lecture immanquable pour tous les artistes, amateurs comme professionnels.

 

Wassili Kandinsky

Kandinski est né en 1866 à Moscou dans une famille aisée et cultivée. Ce sont les œuvres de Monet exposées à Moscou en 1895 qui provoquent en lui une révélation, car après avoir étudié le droit, il décide à l’âge de 30 ans d’intégrer l’Académie des Beaux-arts de Munich. Son travail est fortement inspiré des œuvres impressionnistes et ce n’est que vers les années 1910 que l’abstraction se fait ressentir fortement au sein de sa peinture.

Sa théorie artistique avant-gardiste fait de lui un des précurseurs de l’art abstrait, il devient alors l’artiste de la « nécessité intérieure », prônant le rôle primordial de la spiritualité dans la création artistique.

 

La parution de son livre en 1911, Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, traduit en français en 1949, le fait connaître, bien que sa philosophie artistique n’ait pas été très bien reçue à l’époque.

« Une œuvre d’art n’est pas belle, plaisante, agréable. Elle n’est pas là en raison de son apparence ou de sa forme qui réjouit nos sens. La valeur n’est pas esthétique. Une œuvre est bonne lorsqu’elle est apte à provoquer des vibrations de l’âme, puisque l’art est le langage de l’âme et que c’est le seul. »

« L’art peut atteindre son plus haut niveau s’il se dégage de sa situation de subordination vis-à-vis de la nature, s’il peut devenir absolue création et non plus imitation des formes du modèle naturel. » Extraits de la préface de Philippe Sers en 1988

Du Spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier est donc le livre de la méthode, voici ce que dit Kandinsky chapitre par chapitre :

 

Généralités

I. Introduction

W. Kandinsky dénonce le matérialisme de notre ère provoquant la perte de notre âme.

Voici ce qu’il appelle « L’art pour l’art « : Une œuvre favorisant l’aspect extérieur par son harmonie des formes et des couleurs, et malheureusement, étouffant toute résonance intérieure. Œuvre qu’on regarde d’un œil froid et indifférent, admirant la « pâte » du peintre comme on admire un pâté…. La surproduction, la coterie, etc., cet art matérialiste détourne l’art de son véritable but. Mais « l’art pour l’art » n’est qu’éphémère car il ne renferme aucun potentiel d’avenir. C’est un « art castré » dit-il! « La chasse au succès rend la recherche toujours plus superficielle. »

Quant à l’autre art, celui qui prend sa source dans l’âme de l’artiste, il possède presque une force d’éveil prophétique pouvant avoir une forte influence. C’est par la compréhension de cette « vision » de l’artiste que le niveau spirituel de la foule s’élève.

 

II. Le mouvement

Selon W.Kandinsky, la spiritualité peut être représentée par un triangle, la base la plus large étant la foule, la majorité de la population. Dans toutes les sections du triangle se trouvent des artistes, et ceux qui parviennent à voir au-delà de leur section est un prophète pour leur entourage, car ses nouvelles connaissances et « ouvertures d’esprit » influenceront. Ce processus favorise l’évolution des mentalités, de la réflexion et donc de la spiritualité.

Schéma de la théorie du triangle spirituel de Kandinsky.

 

 

Malheureusement cette évolution n’est pas un acquis. Selon l’auteur, sans artiste le monde régresse. Car un artiste a un besoin incessant de s’élever et s’il n’y a rien ou personne qui peut lui permettre de se développer, alors il n’y a pas d’art. Et sans art, pas d’évolution possible.

W. Kandinsky affirme tout de même que malgré cette course à l’originalité dans cette surproduction artistique, le Triangle n’en continue pas moins à avancer, lentement mais surement. Dans cette recherche d’un « comment » à travers un style, le « quoi » n’est généralement pas bien loin. Et ce « quoi » est la profondeur de l’œuvre, l’éveil spirituel.

 

III. Tournant spirituel

Pour l’auteur, les habitants de cette grande section à la base du Triangle (cette « foule »), pensent que ce mouvement est facile car ils se laissent seulement entraîner par la section supérieure, sans se poser de questions.

Plus les sections sont élevées au sein de ce triangle, plus les remises en questions sont importantes. Cela s’explique par le fait que plus un être est réfléchi, plus il est en insécurité spirituelle. Par exemple, il a conscience que la vérité d’hier n’est plus celle d’aujourd’hui, donc celle d’aujourd’hui pourrait être renversée par celle de demain.

Et ce, jusqu’à atteindre la pointe du Triangle où la peur devient inexistante, car à ce niveau  sont provoquées les remises en questions et la recherche de réponses, dans le but d’aller toujours plus loin que ce que l’on sait déjà.

 

Schéma du Triangle spirituel de W. Kandinsky

 

 

Le tournant spirituel, cette évolution, apparaîtra en premier dans les arts, car l’Art est le miroir du monde. Il reflète l’image du présent.

« La liberté artistique ne peut pas être absolue, mais les limites peuvent être dépassées » 

 

IV. La pyramide

La musique est l’art où la représentation du monde intérieur est la plus facile (indépendamment du matérialisme, c’est-à-dire du commercial). Car la musique est totalement autonome, elle n’emprunte pas ses formes à la nature. Un art doit apprendre d’un autre. C’est pour cette raison que W. Kandinsky conseille de s’inspirer de la musique pour la réalisation d’œuvres picturales. Selon lui, la peinture garde encore trop de formes naturalistes, il faut arriver à s’en détacher. 

« Et quiconque approfondit les trésors intérieurs cachés de son art est à envier, car il contribue à élever la pyramide spirituelle. »

 

La peinture

 

V. Action de la couleur

2 effets se produisent à la vue des couleurs :

Effet physique, très superficiel, mais cette impression de superficiel peut se développer jusqu’à créer un événement intérieur. Plus l’objet est analysé, plus il y a un écho intérieur fort.

Effet spirituel, la vibration de l’âme. Selon W. Kandinsky, plus un homme est évolué spirituellement, plus son âme est accessible. Seul l’artiste connaissant le pouvoir des couleurs peut atteindre directement l’âme du spectateur.

 

VI. Le langage des formes et des couleurs

Les formes, les couleurs, les sons, etc., sont tous réunis par association et assimilation. Par exemple, un jaune intense sera assimilé à l’acidité du citron, à un son aigu ou bien à la forme aiguë d’un triangle. Au contraire, un bleu intense sera assimilé au calme, à la profondeur et à la rondeur. Il nous en fournit toutes les explications et les caractéristiques couleurs après couleurs.

Ce langage provoque en nous une sensation inconsciente qui se retrouve dans tous les arts (musique, littérature, danse,), ainsi tout le monde est touché, peu importe la sensibilité.

L’artiste n’est pas un appareil photo, il ne doit pas se contenter de reproduire la réalité avec fidélité. Ou alors, si telle est votre volonté, rien ne doit être laissé au hasard. Supprimez l’inutile de votre composition, « car le fait d’appauvrir l’extérieur, amène à un enrichissement intérieur. » 

Dans ce chapitre, l’auteur indique les différents points qui font qu’une œuvre d’art devient grandiose ou pas. Une œuvre doit avoir certaines nécessités tels que son universalité, la personnalité de son auteur, etc… et également son « contenu mystique ».

 

VII. Théorie

W. Kandinsky avait prédit l’évolution artistique vers une totale abstraction, car lorsqu’on se concentre sur l’essentiel, les possibilités artistiques s’élargissent. Il avait raison, il suffit pour comprendre de s’attarder sur les œuvres de Mondrian et Malevitch par exemple. Il a bien conscience que lors de la rédaction de son ouvrage, l’art abstrait n’est qu’à ses débuts. 

« La beauté de la couleur et de la forme n’est pas un but suffisant en art »

 Peu importe l’apparence, l’important est à l’intérieur. Nous devrions nous intéresser uniquement au message, à l’âme de l’œuvre et non au moyen et à la méthode. Comme la parole. 

 

VIII. L’œuvre d’art et l’artiste

Pour juger si une œuvre d’art et bonne ou mauvaise, il faut se placer uniquement d’un point-de-vue intérieur.

« L’artiste doit avoir quelque chose à dire, car sa tâche ne consiste pas à maîtriser la forme, mais à adapter cette forme au contenu ». 

 

Conclusion

 

Bien qu’il soit écrit il y a maintenant plus d’un siècle, nombreux de ses propos restent d’actualités. Notamment quand il dit qu’il y a tellement de liberté artistique que la nécessité intérieure devient une contrainte. C’est pourquoi, cette liberté illimitée doit être fondée sur la nécessité intérieure, nommée honnêteté. Ce principe est valable en art comme dans la vie.

 

*Qu’est-ce que l’art et la spiritualité ont en commun ?

Par Sri Chinmoy  

 

Sri Chinmoy : L’art et la spiritualité avancent toujours ensemble vers le même But. Vous pouvez dire que la spiritualité est la route qui mène à la destination et que l’art est le voyageur qui marche le long de la route. Si la route atteint le But sans voyageur, elle ne sera pas satisfaite, parce qu’elle n’aura transporté personne, personne n’aura marché le long d’elle et elle se sentira inutile. Par ailleurs, sans route, comment le voyageur atteindra-t-il sa destination ?

L’art est le voyageur terrestre, le pèlerin, et la spiritualité est la route. Lorsque tous deux atteignent leur destination commune, ils sont tous deux satisfaits. L’art comme la spiritualité, ont un But et ce But est la Joie suprême, la Félicité suprême.

 

Quel est le devoir suprême d’un artiste ?

Sri Chinmoy : Le devoir suprême de l’artiste est de méditer avant de créer et pendant qu’il crée, d’être dans un état très contemplatif, divin. Puis, une fois sa création achevée, il placera immédiatement celle-ci aux Pieds du Seigneur Suprême. Quoi qu’en disent les autres, quels que soient ses sentiments sur ce qu’il vient d’achever, il placera son œuvre aux Pieds du Suprême afin qu’Il l’utilise à Sa propre manière. Tel est le devoir suprême de l’artiste spirituel.

 

Peut-on utiliser la méditation pour accroître sa créativité ?

Sri Chinmoy : Certainement ! La prière et la méditation sont la seule voie. Beaucoup de gens ne naissent pas poètes ou artistes. Mais en pratiquant la méditation, ils font apparaître en eux des capacités littéraires, artistiques ou musicales, parce que la méditation apporte une nouvelle vie. Avant de méditer, vous n’étiez peut-être pas un artiste. Dieu vous a donné un certain modèle de vie avec certaines capacités. Mais lorsqu’une nouvelle vie entre en vous, cela signifie qu’une nouvelle opportunité, une nouvelle perspective, une nouvelle lumière s’offrent à vous. À ce moment là, vous pouvez facilement acquérir des capacités artistiques.

 

Comment savoir quel talent développer lorsqu’on a des aptitudes dans plusieurs domaines artistiques?

Sri Chinmoy : Lorsqu’un chercheur a plus d’une attirance artistique, il doit choisir celle qui lui apporte la plus grande satisfaction. En tant qu’homme spirituel, j’ai quelque maîtrise dans plusieurs matières artistiques, dans la poésie, la littérature et le théâtre. Mais je dois dire que c’est en poésie que j’ai le plus de talent. Je peux facilement écrire une centaine de poèmes par jour si je le veux. J’écris des poèmes comme je bois un verre d’eau. Par contre, j’aurais du mal à écrire trois pièces de théâtre par jour. La raison est que dans le domaine littéraire, la poésie est bien plus proche de la spiritualité que le théâtre, les histoires ou les essais et les articles. En Inde, on appelle un poète un Visionnaire de la Vérité. Celui qui voit est appelé Kavi, le poète visionnaire. Pourquoi devrais-je utiliser ma capacité spirituelle à écrire des pièces de théâtre alors que la poésie me vient si spontanément, pratiquement sans le moindre effort ? Si je dois dire quelle forme littéraire je préfère, je dirai naturellement la poésie ; je donne bien plus d’importance à ma poésie qu’aux pièces de théâtre, histoires ou autres formes d’écriture.

 

La joie

Dans votre cas, si vous avez deux ou trois capacités artistiques, vous devriez essayer de développer celle qui vous donne le plus de joie et qui vous est la plus naturelle. Cela dit, il n’y a aucun mal à essayer de développer ou augmenter vos aptitudes artistiques sous différentes formes. Pourquoi se limiter à la poésie ou à la musique lorsqu’on a d’autres talents ? En sport, il y a bien le décathlon pour les athlètes qui excellent dans de nombreuses disciplines. De même, si vous avez la capacité d’être performant dans une dizaine de disciplines, pourquoi vous contenter d’une seule ? Bien sûr, il vaut mieux ne pas être un touche-à-tout et bon en rien. Si c’est votre cas, la meilleure chose à faire est de trouver quelle forme d’activité créatrice vous donne le plus de joie spontanée. Ce sera celle sur laquelle vous devrez vous concentrer.

Est-ce que tous les arts sont une expression de la Beauté du Suprême ?

Sri Chinmoy : Oui ! Tous les arts, sans exception, sont une expression de la Beauté du Suprême. L’art est beauté et la beauté est art. L’art, la beauté et la joie sont comme trois frères et sœurs. Lorsque Keats a dit : « Toute beauté est joie qui demeure », il avait parfaitement raison, parce que la joie est la beauté même. Keats a dit également une autre chose très importante : « La beauté est vérité, la vérité est beauté. »

 

La Vérité représente le Plus-Haut. Lorsque la Beauté et la Vérité sont réunies, la Beauté devient naturellement le Plus-Haut, qui n’est autre que Dieu. L’art est la création de Dieu, l’expression de Dieu. Lorsque vous pensez à l’art et à la Beauté de Dieu, vous constatez qu’ils sont comme les deux faces d’une même pièce ; ils sont inséparables.

 

Est-ce que l’art est une forme de méditation ?

Sri Chinmoy : Cela dépend de la forme d’art. S’il s’agit d’art spirituel, c’est bien sûr une forme de méditation. Mais si vous jouez de la musique non divine ou que vous écrivez des livres détestables ou que votre mental traîne dans la boue pendant que vous peignez, on ne pourra pas parler de méditation. Lorsque vous créez, si votre conscience se trouve dans le monde du vital inférieur, ce ne sera pas une forme de méditation. Mais par contre, si vous chantez quelque chose de fervent ou bien si vous entrez dans une conscience très élevée pendant que vous créez et si vous vous donnez de manière divine à l’objet ou au sujet dans lequel vous vous impliquez, vous serez alors certainement dans la méditation. C’est à vous de déterminer ce que vous voulez créer et dans quelle conscience vous voulez créer.

 

L’art de la Renaissance était-il plus inspiré que l’art moderne ?

Sri Chinmoy : À cette époque, l’art était plus fervent et plus significatif que l’art d’aujourd’hui. Je ne comprends souvent pas les tenants ni les aboutissants des artistes modernes. Ils diront que je suis ignorant et que je n’y connais rien. Mais je répondrai simplement : « Oui, je suis ignorant, c’est vrai. Mais lorsque je suis devant une œuvre d’art de Léonard de Vinci ou de Michel-Ange, d’une part, et d’autre part devant une de vos œuvres, pourquoi suis-je attiré par leurs œuvres et pas par la vôtre ? C’est la même personne qui juge, les mêmes yeux, le même cœur, les mêmes qualités intérieures et le même manque de connaissance. » Je ne veux pas du tout dire que tous les artistes modernes sont de mauvais artistes. Loin de là. Il y a des artistes modernes exceptionnels. Mais en général, les artistes modernes ne sont pas aussi inspirants ou n’élèvent pas autant notre conscience que les artistes de la période de la Renaissance. Dans le domaine de l’art créatif, cette époque était beaucoup plus progressive, spirituelle et capable d’élever l’âme que notre époque actuelle.

 

La conscience d’une œuvre

Il y a quelques mois, j’ai fait une série de dessins dans lesquels personne ne pouvait rien voir. Mais je leur ai donné des noms pompeux pour prouver qu’ils étaient très spirituels ! La plupart des artistes modernes font la même chose. Ce qu’ils peignent, Dieu seul le sait. Mais lorsque vous leur demandez ce qu’ils voient dans leur art, ils ne vous parlent que de révélation, de manifestation, de vision cosmique. Mais lorsque Léonard de Vinci a peint la conscience de la Joconde, il l’a saisie de manière très vivante et c’est la Fierté de l’Eternité. Vous regardez la Joconde et vous voyez tout de suite qu’elle représente la Lumière de la Divinité et la Vie de l’Immortalité.

Prenez quelqu’un de très laid qui essaie de porter des vêtements très chers et très beaux ; s’il est vraiment très laid, cela n’y changera rien. Les artistes modernes ne traitent qu’avec la couleur, les lignes et le son, mais il n’y a aucune âme derrière. Combien de temps pouvez-vous admirer un corps et une forme sans esprit ? L’artiste moderne peut peindre le corps d’une personne, sa conscience physique, mais il n’y a pas d’esprit. Ils peuvent écrire de la musique, mais souvent, il n’y a pas d’harmonie divine. C’est pour cela que l’art moderne ne réussit pas en termes de spiritualité. Il pourra être apprécié par beaucoup, mais il ne les inspirera pas et n’élèvera pas du tout leur conscience.

 

La capacité artistique et la capacité de manifester l’art sont-elles identiques ?

Sri Chinmoy : Il y a une différence entre la capacité de créer et la capacité de manifester. Cependant, avec la Grâce de Dieu, la capacité de créer et celle de manifester peuvent concorder. À ce moment-là, la capacité de manifester devient une extension de la capacité de créer. 

Avec une maîtrise, on est censé être capable d’enseigner. Mais imaginons que vous ayez votre maîtrise et que vous ne soyez pas du tout capable d’enseigner. Dans votre cas, vous avez eu la capacité d’aller loin, mais vous n’avez pas la capacité de manifester votre niveau. Dans certains domaines, les personnes qui obtiennent leur diplôme ont la capacité d’enseigner. Dans leur cas, la capacité de créer et celle de manifester vont de pair.

Maintenant, disons que vous avez envie de poursuivre vos études après votre maîtrise. Même sans capacité d’enseigner, vous voulez aller plus loin. Même après votre doctorat, vous continuez à aller à la bibliothèque et lisez des centaines de livres. Votre soif d’apprendre n’a pas de fin. Dans la mesure où vous ne vous arrêtez pas à une certaine limite, votre mouvement même deviendra une certaine capacité de manifester. C’est comme une rivière sans fin. Elle coule, coule et coule, répandant de l’eau à droite et à gauche ; elle manifeste sa conscience. Si c’était un étang, il n’y aurait pas de mouvement. Mais lorsque la conscience est comme une rivière, elle coule et se manifeste constamment. La capacité de créer peut ainsi finir par devenir une capacité de manifester lorsqu’on continue toujours à créer. Lorsqu’on n’a pas cette capacité au départ, on peut finir par la développer.

 

Le cas des Maîtres spirituels

Certains Maîtres spirituels qui ont réalisé Dieu n’ont pas envie d’aider les hommes. Ils ont peur de fréquenter les hommes qui sont sur terre. Ils disent : « Les hommes sur terre sont pire que des animaux. Si nous les fréquentons, toutes leurs qualités animales entreront en nous. Nous avons eu tant de mal à sortir du royaume animal, alors pourquoi nous mélanger à eux ? » Mais il y a d’autres Maîtres qui disent : « Non ! Nous sommes plus forts que les animaux et il nous est très facile de vivre avec eux, les dompter et les transformer. » D’autres encore disent par compassion : « Un jour, nous étions comme eux. Allons-nous les laisser dans la boue simplement parce que nous sommes sortis du royaume animal par la pratique spirituelle ? Non, nous devons les aider. Si nous sommes pris par l’ignorance en aidant nos frères et sœurs, peu importe. Après tout, si le frère aîné est prêt à risquer sa vie pour sauver un frère plus jeune, Dieu sera très content de lui et Il dira : « Très bien, puisque tu as essayé de sauver ton plus jeune frère, je te donnerai une nouvelle vie. »

 

Quelle est la relation entre l’art et la géométrie ?

Sri Chinmoy : L’art est à la fois fini et infini. La géométrie nous offre le message du fini qui se dirige vers l’Infini. Il arrive que la géométrie veuille nous offrir un aperçu de l’Infini dans le fini même. L’art le fait aussi, mais il le fait de manière subtile, délicate et émouvante. La géométrie le fait de manière sèche, directe, avec le mental intellectuel et le cerveau sophistiqué.

Tout le monde a-t-il une aptitude artistique dans une vie ou dans une autre ?

Sri Chinmoy : Tout le monde doit avoir une aptitude artistique, soit dans cette incarnation, soit dans une incarnation précédente soit dans une incarnation future. L’une des aptitudes artistiques est d’être capable de dessiner quelque chose ou de jouer d’un instrument. Mais la vie même peut aussi être un art. La sincérité envers soi-même, la sincérité envers Dieu, la dévotion à la Vérité, tout cela forme également un art. Cet art n’est refusé à personne. Tout le monde peut posséder cet art, qui est l’art suprême. Les autres formes d’art sont comme les branches qui partent de l’arbre de vie que représente l’art. Si l’une des branches porte les meilleurs fruits ou les plus belles fleurs, cela ajoute bien sûr à la beauté et à la richesse de l’arbre tout entier.

 

Est-ce que toutes les parties de l’être peuvent créer de l’art ?

Sri Chinmoy : Oui, toutes les parties de l’être peuvent créer de l’art par le simple fait d’apprécier quelque chose. Dès que nous apprécions quelqu’un ou quelque chose, nous créons de l’art. Notre appréciation seule est une forme de beauté, une capacité créatrice ou une forme d’art. Notre appréciation devient un acte d’offrande. L’offrande est une création et la création est de l’art. Même lorsque nous mangeons, lorsque nous apprécions la nourriture, notre appréciation est une forme d’art parce qu’elle donne vie à ce que nous mangeons. Sinon, tout serait inanimé. Lorsque nous voyons une fleur, que nous l’admirons, nous ajoutons instantanément de la beauté à la fleur. En utilisant notre troisième œil, nous voyons que la fleur est déjà belle ; mais dès l’instant où nous l’admirons, notre appréciation devient une vie supplémentaire qui s’ajoute à la beauté de la fleur. Ainsi chacune des parties de notre être peut, si nous l’utilisons correctement, créer une forme d’art.

 

Comment apprend-on à trouver de l’inspiration dans l’art au lieu de se contenter de l’admirer ?

Sri Chinmoy : L’appréciation de l’art avec l’amour du cœur fait immédiatement naître de l’inspiration. Mais une appréciation mentale vous maintient prisonnier de votre mental. Vous ne faites que mesurer l’art, le juger. Même lorsque vous l’appréciez, l’œuvre d’art ne vous apporte aucune inspiration. Si par contre vous l’admirez avec votre cœur, vous vous identifiez à elle. Ce sentiment d’unité fait naître en votre cœur une inspiration qui se transformera en aspiration. Demain, elle deviendra la révélation et la manifestation.

Lorsque vous l’appréciez avec le cœur, il y a identification ; lorsque vous l’appréciez mentalement, en même temps que vous l’appréciez, vous vous dites que vous pourriez peindre la même chose ou écrire la même chose bien mieux que l’artiste. Avec le mental, vous appréciez tout en analysant et en jugeant et cette association du plaisir d’admirer et de l’analyse vous empêche d’être inspiré par l’œuvre, parce que vous êtes occupé à la juger et à la corriger. Vous l’aimez, mais en même temps, vous montrez votre sentiment de supériorité en essayant de la corriger et de la parfaire. Par contre, lorsque vous l’appréciez avec le cœur ou avec votre identification, vous recevez automatiquement l’inspiration qui se trouve dans l’œuvre créée par l’artiste. Dans le cœur, vous vous identifiez à l’inspiration et cette inspiration finira tôt ou tard par se révéler comme une nouvelle forme de création dans votre vie.

 

Est-ce que l’art de la danse a une signification spirituelle ?

Sri Chinmoy : La danse est incontestablement une forme d’art. Le Seigneur Shiva est le Danseur suprême. De sa danse qui détruit le monde, appelée Tandava, il transforme la création et lui donne une nouvelle vie. À travers lui, le sens de la danse atteint la hauteur la plus élevée de l’art.

 

Est-ce que tout l’art jamais créé et qui sera jamais créé a déjà existé dans d’autres mondes, et si oui, sous quelle forme ?

Sri Chinmoy. Tout ce qui se trouve ici se trouve également dans des plans supérieurs. Il n’y a rien sur terre qui n’ait pas existé auparavant dans les mondes intérieurs. Toutes nos aptitudes viennent également d’autres plans. Mais dans ces plans, elles ne sont pas autant révélées ou aussi évidentes. Elles ressemblent plus à des nébuleuses, où seule l’essence de l’aptitude se trouve. Lorsqu’ensuite elles se révèlent, elles deviennent quelque chose de solide et de palpable. Ce qui existe dans les autres plans de conscience n’a pas de forme matérielle. Cet informel prend forme sur le plan terrestre, comme l’eau se transforme en glace.

 

De la graine au Banyan

On peut dire que dans ces autres mondes, la création est comme une graine. Toute réalisation, toute création, toute révélation sur terre proviennent nécessairement d’une graine qui se trouve dans le domaine intérieur. Cette graine incarne ce qui sera révélé plus tard. Mais tant que la graine n’a pas germé, on ne peut pas la voir, ni même l’apprécier. Notre vision ne peut pas la voir parce qu’elle est trop subtile. Mais comme elle est trop subtile, on pense qu’elle n’a aucun potentiel et lorsqu’elle apparaît sur terre, on pense qu’elle ne vient de nulle part, qu’elle est née d’un coup de baguette magique. Mais cela ne se passe pas ainsi. Tout prend forme d’abord sur le plan intérieur, sous forme de graine, avant de se manifester sur le plan extérieur. La matérialisation de la réalité-Vérité manifestée ici-bas sous forme d’art ou sous toute autre forme a commencé d’exister ailleurs, dans les mondes intérieurs.

Dans les écritures indiennes, il est dit que le banyan cosmique est différent d’un arbre ordinaire. La graine de l’arbre ordinaire se trouve sous terre et l’arbre pousse à partir d’elle. Mais la graine de l’arbre cosmique se trouve au-dessus de lui et l’arbre pousse au-dessous d’elle. Les visionnaires védiques disent que cet arbre pousse face au sol avec les racines vers le haut, dans le plan de conscience le plus élevé. Ils ont compris que la création dans sa forme germinale se trouvait au-dessus et non au-dessous.

 

Comment éviter l’ego dans l’art ?

Sri Chinmoy : Faites appel à votre intelligence. Lorsque l’ego approche, pensez que vous êtes une personne et que votre ego en est une autre. Cette autre personne est un ennemi, mais vous la fréquentez tout de même. Vous avez un morceau de pain et vous le partagez avec quelqu’un que vous appelez extérieurement un ami. Mais, par votre expérience intérieure personnelle, vous savez que cet ego est en fait votre ennemi. Pourquoi partager avec une personne qui n’a pas le même but que vous ? Vous partagez naturellement avec une personne qui a les mêmes aspirations, mais l’ego n’a pas le même but que vous. Au contraire, il crée des obstacles sur votre chemin vers votre but. En nourrissant quelqu’un qui ne va pas dans la même direction que vous, vous ne faites que retarder votre progrès et affaiblir vos forces.

Votre Bien-Aimé Suprême vous attend : Il vous implore et vous implore d’aller vers Lui. Et voilà que vous donnez la moitié de vos forces à quelqu’un qui est en fait votre ennemi. Le Suprême vous donne l’opportunité et la capacité de courir au plus vite, mais vous partagez la moitié de votre capacité avec quelqu’un qui court dans une autre direction, vers le but de la destruction. Vous devez ressentir à ce moment-là qu’il est votre véritable ennemi. En nourrissant votre ennemi, vous ne faites que retarder votre progrès. En considérant l’ego de cette manière, vous pourrez facilement séparer votre don artistique de votre ego.